Victor Burgin in Cycle Marseille sans soleil | Venise

Marseille, France

Walter Benjamin le reconnaît en 1928 dans une lettre à Alfred Cohn : « Je sais maintenant qu’il est plus difficile d’arracher trois lignes à cette ville que d’écrire un livre sur Florence. » Il y a au moins une raison à cela : Marseille est le lieu de naissance des cartes postales. Comme toutes les villes, certes, mais depuis plus longtemps encore, elle est une ville reproductible, façonnée par l’ensemble des clichés qui en font une réalité transportable et compacte. L’éclat de ce soleil aveugle : il recouvre une autre face de Marseille, fait de colonnes de fumée, de nuages de béton et d’acier, et de réseaux de câbles.

 

« Marseille Sans Soleil » est une récolte d’image fabriquées dans la brume, depuis les quais du port moderne. Au fil de trois séances, les nuages se métamorphosent, prennent la forme de réseaux superposés, condensent l’histoire des migrations, du transport, du stock et de l’industrie. À l’ombre de ces nuages concrets, Marseille se débarrasse un peu de son folklore et prend l’allure d’un maillage du système-monde. Les luttes anti-coloniales filmées hier par Paul Carpita, la danse des conteneurs et les infrastructures du cloud d’aujourd’hui marquent les trois moments de cette métamorphose.

 

Le poète et chercheur Tung-Hui Hu parle d’Internet comme d’un ensemble de « greffes » : le cloud s’implémente sur des routes terrestres et maritimes préexistantes, et renforce avec elles un développement géographique inégal. « Marseille Sans Soleil » s’intéresse au port contemporain, squatté par les data centers et pris d’assaut par les câbles sous-marins, pour explorer, à travers la stratification du nuage, l’inconscient portuaire de la ville.

Jules Conchy

Revue Débordements
Débordements est une revue de cinéma fondée à Lille en 2012, composée d’universitaires, de professionnel·les et de cinéphiles francilien·es, nordistes et marseillais·es. La revue vit grâce au travail bénévole de ses membres, ainsi que des auteurices dont elle publie les textes. En ligne, elle est en accès libre, gratuite et sans publicité.

 

Débordements repose sur ces trois piliers que sont la critique, la recherche et la création cinématographique, dont elle orchestre le dialogue à travers une variété de publications. Les attentions qu’elle prête aux formes, aux représentations et aux récits cinématographiques se doublent de préoccupations économiques, sociales et politiques affirmées.

 

« Nos relations aux villes sont comme nos relations avec des gens », énonce le narrateur de Venise. Sur une commande de la ville de Marseille et de l’IMEREC, l’artiste Victor Burgin entreprend en 1993 de réaliser un documentaire sur Marseille, ou plutôt, sur la relation qu’il entretient avec la ville. Alors qu’il est en résidence dans la ville, il apprend que le livre D’Entre les morts (Boileau et Narcejac, 1954) dont est adapté Sueurs froides d’Alfred Hitchcock (1958) se passe en partie à Marseille. C’est dans cette ville que Madeleine réapparaît après sa mort. Comme le narrateur de Sans Soleil de Chris Marker (1983), qui visite San Francisco pour y retrouver les lieux de Sueurs froides (1958), Burgin tente un arpentage psycho-géographique des deux villes, San Francisco et Marseille. Le voyage géographique devient un voyage à travers deux versions d’une même histoire, dont la structure double est à nouveau dédoublée. La dérive de Burgin laisse apparaître une géographie fantasmée, dans laquelle Marseille et San Francisco sont les limites d’une même « culture euro-américaine » trans-atlantique. En regardant Sueurs froides depuis l’histoire du port de Marseille (comme port colonial et comme lieu de migrations), Venise interroge cet imaginaire occidentalo-centré à l’aune de son hors-champ géographique, ouvert sur la Méditerranée et le Pacifique.

 

Samedi 7 février 2026 · 18h00

February 2, 2026